Turkey

Cet article a initialement été posté ici

La morale selon l’Union Européenne

Ria Oomen Ruijten demande à la Turquie de coordonner sa politique étrangère avec celle de l’UE. Mais cette demande sera légitime lorsqu’elle, et l’UE, garantiront que la Turquie sera membre de l’UE à la fin des négociations.

Il faut rappeler que certains politiciens européens s’opposent à l’adhésion de la Turquie parce qu’ils ne veulent pas voir les Turcs au parlement européen, autrement dit, ils ne veulent pas que la Turquie prenne des décisions politiques au sein de l’UE et participe ainsi à construire l’avenir de l’union. C’est aussi clair que cela: pour eux, quelques musulmans au parlement européen est toléré aujourd’hui, mais plusieurs dizaines est inconcevable.
D’une part on dit que la Turquie ne sera pas forcément membre de l’UE une fois les négociations achevées, d’autre part on attend d’elle qu’elle soit sur la même longueur d’ondes que la politique étrangère de l’UE. Il faut que l’UE sache ce qu’elle veut. Depuis quelques années, l’UE s’est avérée peu crédible, alors pourquoi la Turquie devrait avoir confiance en elle?

Mme Ruijten connaît parfaitement cette situation, pourquoi se permet-elle alors de critiquer la politique étrangère de la Turquie? Elle critique les relations entre la Turquie et l’Iran, en rappelant la situation des droits de l’Homme dans ce pays (alors qu’elle a dit en début d’année que la Turquie devrait améliorer ses relations avec ses voisins! La Turquie les améliore, mais ce n’est pas parce qu’elle en parla). L’UE doit d’abord se regarder dans une glace. L’Allemagne a des relations économiques avec l’Iran, la France a des relations économiques avec l’Arabie Saoudite. Et pourtant on ne dit pas que l’Allemagne et la France passent à l’est! Pourquoi Mme Ruijten ne les critique pas?

Les fourberies de Mr Sarkozy continuent. Il avait laissé la France se faire insulter par un campeur lybien. Face à l’indignation générale, Mr Sarkozy avait mis en avant la signature de contrats (contrats incertains entre la France et la Lybie. Que pense Mme Ruijten des droits de l’Homme en Lybie?). Raison avancée complètement débile. Comment peut-il laisser la France se faire insulter et humilier, même pour des contrats? Un président responsable et digne n’agirait pas ainsi.

Mr Sarkozy a donc accueilli le campeur libyen comme un prince (!), par-contre il n’a pas hésité à rencontrer le président turc à Paris avec un chewing-gum dans la bouche (dans le cadre de la saison de la Turquie en France, et il paraît que la mairie de Paris a été mise sous pression pour réduire le nombre de jours pendant lesquels la tour Eiffel était exposée colorée aux couleurs du drapeau turc). Ce comportement de Mr Sarkozy, qui n’est rien de moins qu’une insulte à la Turquie, en dit long sur ses convictions politiques et personnelles. Mr Sarkozy semble avoir plus de respect envers la Lybie qu’envers la Turquie. La Turquie, république laïque, démocratie reconnue candidate officielle à l’UE en 1999, et avec laquelle l’UE a ouvert les négociations pour l’adhésion en 2005, est traitée avec beaucoup moins d’égard (et c’est un euphémisme) que la Lybie par Mr Sarkozy. C’est révélateur, ce dernier montre une nouvelle fois sa haine de la Turquie.

La France, ainsi que d’autres pays européens, ont des relations économiques avec la Chine, mais ils n’insistent pas à propos des droits de l’Homme. Idem avec la Russie, à laquelle ils achètent du gaz. Les Européens ont toujours aujourd’hui des relations économiques avec les Etats-Unis, alors que ces derniers ont attaqué l’Irak. L’UE sait que les Etats-Unis ont fabriqué la guerre en Irak, elle sait ce que les Américains ont fait en Irak et dans les prisons. Est-ce que des politiciens de l’UE ont demandé à ce que des sanctions soient appliquées aux Etats-Unis?

Les Européens ont aussi des relations économiques avec Israël, et pourtant ils savent ce que les Israéliens font subir aux Palestiniens. Mme Ruijten est au courant de ces relations, non? Pourquoi ne critique-t-elle pas les relations entre l’UE et ces pays, et surtout avec Israël? Par ailleurs, Mr Solana a dit récemment qu’Israël est plus proche de l’UE que la Croatie. Israël proche de l’UE? Soyez raisonnable Mr Solana, je vous savais peu crédible, aujourd’hui je constate que vous ne l’êtes finalement vraiment pas, et au lieu d’envisager un embargo à Israël, vous l’angélisez (j’ai auparavant écris que le monde sera encore plus divisé qu’il ne l’est si l’UE n’agissait pas concernant Chypre, dossier épineux où elle a perdu beaucoup de crédibilité aussi bien en son sein que sur la scène internationale, je précise pourquoi: un politicien turc dit il y a environ 2 mois que si les Chypriotes grecs continuent à ne pas montrer de volonté pour trouver une solution pour la paix, pour la réunification de Chypre, la division de l’île sera alors officielle. Cela signifie que Chypre du nord sera reconnue officiellement par de nombreux pays. Il me semble que cette déclaration très importante n’a pas été relayée dans les médias de l’UE, mais l’UE est certainement au courant, puisqu’elle suit de très près la Turquie. Les Chypriotes grecs profitent de leur statut de membre de l’UE et se livrent à des bassesses, et brandissent fièrement leur possible veto contre la poursuite des négociations entre la Turquie et l’UE. Certes, chaque pays agit pour ses intérêts, mais il y a des limites. Les Chypriotes grecs agissent étrangement, comme si c’étaient les Chypriotes turcs qui avaient voté contre le plan de paix de Kofi Annan en 2004. L’UE est parfaitement consciente du petit jeu de la partie grecque, mais elle ne fait pas pression sur elle. Si les Chypriotes grecs continuent de saboter le processus de réunification de Chypre en voulant gagner du temps, si l’île ne se réunifie pas rapidement, dans les 5 mois qui suivent, comme le souhaitent les Chypriotes turcs et la Turquie, les seuls responsables de l’officialisation de la division de l’île seront les Chypriotes grecs, les Grecs et l’UE. A moins que les Chypriotes grecs et l’UE n’attendent pas avril 2010, et provoquent l’officialisation de la division de l’île non pas avec le sabotage des négociations concernant Chypre ou avec l’éventuel “Non” des Chypriotes grecs au prochain référendum pour la réunification de l’île, mais avec leur éventuel veto en décembre 2009 en bloquant les négociations entre la Turquie et l’UE, en prenant pour excuse l’opposition de la Turquie à l’ouverture de ses ports et aéroports aux Chypriotes grecs. Cela fait des lustres que les Turcs le répètent, et le ministre des affaires étrangères turques Mr Davutoğlu l’a répété, à nouveau il y a quelques semaines,

que la Turquie ouvrira ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes grecs dès que l’UE aura levé, comme promis, les embargos appliqués aux Chypriotes turcs.

Alors pourquoi l’UE ne tient pas ses engagements, et pourquoi ne fait-elle pas pression sur les Chypriotes grecs à ce sujet ? Si l’UE n’agit pas, il se peut que ce soit pour que les négociations d’adhésion avec la Turquie soient bloquées, et même bloquées définitivement, parce qu’il serait surprenant que les Chypriotes grecs puissent dicter leur loi à l’UE entière. Pendant des années, l’UE laissa le privilège ( !) à la Grèce pour opposer son veto à la Turquie à propos de l’adhésion, aujourd’hui, peut-être qu’elle fait de même avec les Chypriotes grecs. Après ces derniers (si Chypre se réunifie), derrière qui se réfugiera l’UE? L’Autriche? Je veux cependant rester optimiste concernant Chypre, puisque Mr Papandréou est le nouveau premier ministre de la Grèce. Mais j’ai des doutes concernant les vraies intentions de l’UE).

Enfin, le dernier mais pas le moindre: lorsque les Anglais soutinrent et suivirent les Américains pour envahir l’Irak en 2003, était-ce en coordination avec la politique étrangère de l’UE? L’UE décida-t-elle de geler ses relations avec les Anglais? Donc que l’UE cesse de vouloir faire la morale à la Turquie, elle n’est pas vraiment bien placée pour. La Turquie n’a pas autorisé les Américains à utiliser son territoire pour attaquer l’Irak par le Nord, alors que les Anglais, membres de l’UE, se sont détachés des Européens, et ont nuit gravement à l’UE (heureusement que des politiciens s’opposèrent à ce que Tony Blair soit le président de l’UE).

La Turquie s’est comportée comme devrait se comporter un vrai pays membre de l’UE, c’est-à-dire dans un esprit de paix, et indépendamment des Etats-Unis. La Turquie, grâce à son engagement politique international, est digne de faire partie de l’UE, contrairement à certains membres. Mais, dans une dizaine d’années, la Turquie aura un niveau de vie plus élevé, grâce à son économie qui se développe vite, à ses exportations qui montent en flèche (objectif fixé à 500 milliards en 2023, centenaire de la république), et grâce à ses réserves sûres de pétrole et de gaz situées dans la Mer Noire, et des réserves estimées ailleurs sur son territoire.

Ainsi, la Turquie commencera peut-être à hésiter comme la Norvège à adhérer à l’UE. Je ne sais pas si la population turque sera alors favorable à l’adhésion, mais je pense que les politiciens turcs soutiendront l’adhésion à l’UE, parce que faire partie de l’Europe politiquement a toujours été l’objectif national.

La Turquie, au niveau politique, est proche de l’UE, pas des Etats-Unis (Les Etats-Unis ont des intérêts militaires avec la Turquie, mais ça s’arrête là, car les Américains, contrairement aux Européens, n’ont pas contribué aux progrès politiques ou démocratiques de la Turquie, et ils ont d’ailleurs réussi à introduire en douce leurs OGM en Turquie il y a plusieurs années déjà).

La Turquie a donc toujours voulu faire partie de l’UE pour des raisons politiques, elle est d’ailleurs membre fondateur du Conseil de l’Europe.

Si la Turquie a refusé l’offre d’adhésion à la CEE vers la fin des années 1970, ce n’était pas pour des raisons politiques, mais il paraît que c’était parce que les dirigeants turcs de l’époque étaient d’avis que l’économie turque n’était pas prête contre la concurrence économique européenne (il est très important de souligner que les militaires turcs n’ont jamais été contre l’adhésion de la Turquie à l’UE. En 1999 ou en 2000, si je me souviens bien, Ilker Başbuğ, l’actuel chef d’Etat-Major des armées turques, expliqua aux chefs d’Etat-Major des pays de l’UE, alors invités en Turquie, que l’armée turque n’est pas contre l’adhésion de la Turquie à l’UE, et que cette adhésion à l’UE s’inscrit dans la continuité de ce qu’Atatürk avait commencé, à savoir construire la Turquie moderne).

Ilker Basbuğ
Ilker Basbuğ

La Turquie n’est pas encore membre de l’UE, et, en raison des déclarations négatives et persistantes de plusieurs politiciens européens (alors que les négociations pour l’adhésion ont commencé), en raison des nouvelles conditions ajoutées au fil du temps, elle doute du sérieux de l’UE et n’est pas sûre de l’être à la fin des négociations.
Alors, sans même entrer à nouveau dans les détails pour savoir si la requête de l’UE concernant l’Iran est légitime, pourquoi la Turquie devrait dès aujourd’hui aligner sa politique étrangère sur celle de l’UE? Je suis de celles et ceux qui pensent que la Turquie et l’UE ne doivent pas attendre l’adhésion turque pour agir de concert au niveau international (ce serait un gâchis sinon), mais pour cela, il faudrait que l’UE arrête de semer la confusion en remettant continuellement en question ses signatures de 1963, et surtout celles de 1999 et de 2004.

Amicalement vôtre,

Cem

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